Les chaleureux rayons d’Haulster avaient disparu à l’horizon depuis longtemps quand Mygh passa la porte d’entrée de sa majestueuse demeure. Il avait quitté ses amis plusieurs dizaines de minutes plus tôt : eux devaient rentrer dans les bas quartiers chez leurs parents, et ils avaient l’habitude de partir au crépuscule. Le jeune Mage était joyeux, fredonnant une chanson de son enfance. Comme demandé par sa mère chaque fois qu’il sortait, il enleva ses bottines et les laissa près de la porte d’entrée afin de ne pas salir le beau tapis du couloir.
« Mygh ? Tu es rentré mon chéri ?
– Oui m’man, c’est moi ! »
Le garçon trottina à travers la grande demeure, passa devant la cuisine, rejoignit ses frères et sœurs dans la pièce de vie. Ses deux cadettes, des jumelles de quatre ans de moins que lui, s’amusaient avec de jolies poupées et une figurine de l’Oracle.
« Coucou les filles, chantonna-t-il en arrivant.
– Mygh ! Regarde ce que j’ai trouvé ! s’exclama l’une d’entres elles en tendant la figurine à son aîné. C’est le méchant qui veut manger Damoiselle Charleza. »
L’autre jumelle agita sa poupée, la fameuse Damoiselle Charleza. Mygh plissa les yeux à la vue de la figurine de l’Oracle, la prit des mains de sa sœur. Où avaient-elle trouvé cela ? Les étagères de la cheminée étaient trop hautes pour qu’elles aient pu y avoir accès.
« Faut pas jouer avec ça, vous allez vous faire gronder.
– Pourquoi ?
– L’Oracle est très important, il faut laisser la figurine à sa place. Sinon m’man va vous punir. »
Leur expression boudeuse n’échappa pas à Mygh, mais il était catégorique : il avait déjà essayé de jouer avec la statuette et avait été puni de sortie pendant plusieurs jours. Leur mère était intransigeante là-dessus, et le garçon ne souhaitait pas que cela arrive à ses sœurs. Il replaça la figurine à son endroit habituel, faisant attention à ne pas la faire tomber.
Mygh caressa ensuite la tête de son petit frère : il avait à peine deux ans, se faisait surveiller par les jumelles. À son expression, le jeune garçon devina que le bébé s’ennuyait. Ses jouets n’étaient pas sortis de la corbeille. Mygh s’apprêtait à attraper les anneaux de couleurs pour les lui donner, quand leur mère vint à leur rencontre. Un seul coup d’œil aux alentours et elle repéra son fils aîné.
« Où as-tu traîné encore ? pesta-t-elle en apercevant la boue sur ses vêtements. Je t’ai déjà dit de ne pas aller dans les parcs de la ville basse !
– Mais les copains–, protesta-t-il en vain tandis qu’elle s’approchait de lui.
– Copains ou non, tu n’as pas à aller là-bas. Il y a de bien meilleurs endroits pour des enfants de votre âge. »
Elle l’attrapa par le bras et l’entraîna dans la salle d’eau, où elle le déshabilla sans attendre sa permission. Quelle idée d’aller traîner dans la boue ! Ne lui avait-elle pas déjà répété d’éviter les terrains vagues ? Les quartiers de la ville-basse n’étaient pas des endroits dignes du fils du Général de l’Armée !
Mygh soupira en entendant encore et toujours les mêmes reproches : qu’y pouvait-il, ses amis venaient de là-bas ! Il n’y avait que Cairn, la petite Héritière, qui vivait aussi dans son quartier. Mais elle était plus jeune et, même si Mygh appréciait la présence de sa cousine éloignée, elle était trop petite pour pouvoir suivre le groupe de copains dans toutes leurs aventures. Quand elle serait plus grande et que ses parents la laisseraient se balader plus loin, pourquoi pas ! Mais pour le moment, elle n’en avait pas le droit.
Au loin, Mygh entendit ses petites sœurs s’amuser du fait qu’il était sale et devait prendre un bain. L’eau chaude dans la baignoire était agréable, mais après s’être amusé près d’un étang toute la journée, le garçon en avait marre d’être mouillé. Il tenta bien de fuir le bain forcé mais sa mère avait plus de poigne que lui.
Il fallut un certain temps pour débarbouiller Mygh correctement, si bien que quand il sortit enfin de la salle d’eau, leur père était rentré du travail. Il avait ôté son uniforme de Général et avait revêtu un vêtement plus confortable et plus orné.
« Bonjour bonhomme, le salua-t-il quand Mygh revint dans la pièce de vie. Oh, toi tu es encore allé te fourrer je-ne-sais-où.
– Bonjour p’pa. Je suis allé jouer avec les copains.
– Umpf, si tu veux mon avis il va falloir surveiller ses fréquentations, ajouta aussitôt sa mère en poussant le garçon vers ses frères et sœurs. Allez ouste maintenant, je vous appellerai quand la table sera prête ! »
Mygh ne se fit pas prier et rejoignit son dernier frère, un grand dadais timide d’un an de moins. Il avait déjà préparé des puzzles de réflexion ; c’était leur petit rituel du soir, si bien que le garçon s’y attela aussitôt. Il appréciait ce moment de complicité avec son frère. Ils aimaient tous les deux trouver des solutions à des problèmes compliqués et c’était chouette à faire en équipe.
Néanmoins, son esprit n’était pas tout à fait concentré ce soir-là. Dans l’autre pièce, ses parents discutaient de ses fréquentations et de comment réguler le problème. Sa mère devenait intransigeante là-dessus, elle en avait marre de devoir le remettre dans le droit chemin ; tandis que son père était plus enclin à le laisser vagabonder.
« Mygh ne fait rien de mal, soupira son père d’une voix tranquille. On ne peut pas lui interdire d’avoir des amis, c’est cruel. Il n’a personne d’autre.
– Eh bien qu’il reste avec la petite Héritière ! grogna sa femme. Mygh aime sa compagnie et, au moins, ils restent dans le coin.
– Tu es injuste, ils ont deux ans de différence. Ils n’ont pas les mêmes intérêts. »
Il y eut une pause dans leur conversation.
« De toute manière, Caora ne laissera jamais la petite déambuler avec Mygh partout dans la Cité. Il ne veut pas qu’elle s’éloigne. »
Mygh se renfrogna, oubliant momentanément qu’il était sur ses puzzles. C’était injuste ! Les enfants des autres personnes de leur quartier étaient trop vieux, ou alors juste des bébés ! Avec qui pourrait-il bien s’amuser s’il n’y avait personne de son âge ? Son père avait raison : Mygh avait beau aimer sa cousine éloignée, elle était trop petite. Jamais le jeune Mage ne pourrait l’emmener dans ses aventures sans avoir l’impression de traîner un boulet. Elle était trop lente et pas assez vive d’esprit. Dans quelques années peut-être…
Toc toc.
Les enfants arrêtèrent tous leurs activités du soir et tournèrent leur tête en direction de la porte d’entrée. C’était rare d’avoir de la compagnie à cette heure-là, si bien qu’ils furent curieux de savoir qui leur rendait visite. Dans l’autre pièce, leurs parents avaient arrêté la conversation et Mygh entendait la vaisselle remuer dans le bac d’eau : sa mère s’était mise au nettoyage. C’est donc son père qui alla ouvrir la porte d’entrée.
Les enfants retinrent leur souffle, s’attendant à voir apparaître quelqu’un, mais la personne n’avait pas l’air de vouloir rentrer puisqu’ils ne virent personne s’avancer dans le couloir. Cependant, ils avaient l’air de discuter : Mygh entendit son père répondre à quelque chose.
Délaissant son jeu, le garçon se dirigea vers l’entrée dans l’espoir d’apercevoir l’inconnu qui ne voulait pas rentrer. La large carrure de son père lui bouchait la vue, il reconnut en revanche la voix de son interlocuteur : c’était le Dirigeant de la Cité. Le papa de Cairn.
« Il va falloir que tu tiennes ton rejeton tranquille, sifflait ce dernier d’une voix où pointait l’agacement. À chaque fois que Cairn le voit, elle revient avec des idées toutes plus saugrenues les unes que les autres !
– Tu ne peux pas priver Cairn de la présence de son seul ami ! protesta le Général. Elle a cinq ans Caora, tu ne peux pas l’enfermer dans ton manoir et espérer qu’elle comprenne le peuple plus tard si tu ne lui donnes pas l’occasion de s’en approcher.
– Ce n’est pas le peuple le problème, mais ton fils. »
Mygh blêmit à ses mots. Il n’était pas certain de vouloir écouter le reste de la conversation, surtout qu’il ne comprenait pas pourquoi on parlait de lui ainsi. Il n’avait rien fait ! Préférant retourner vers ses frères et sœurs, il délaissa l’entrée et se rassit près des puzzles. Il n’avait pourtant aucune envie de s’y remettre.
« C’est qui ? questionna l’une des jumelles en s’approchant de lui.
– Personne, répondit le garçon d’un ton sec. C’est le travail à papa.
– Oh. »
Elle était déçue mais ne s’attarda pas dessus et reprit son jeu de poupées. Mygh, lui, ne parvint pas à se concentrer sur ses puzzles. Il ne comprenait rien de ce qu’il se passait, si ce n’est qu’apparemment il avait fait une bêtise ? Mais quoi ? Il ne savait même pas de quoi le Dirigeant parlait !
Leur conversation sembla durer une éternité et le dîner était déjà bien avancé quand leur père revint. Aucune parole ne fut échangée à son retour. Mygh touillait le potage sans grande envie. Quand vint l’heure du coucher, cependant, il fut retenu.
« Mygh, attends. »
Le garçon se figea, regardant ses frères et sœurs prendre la direction de leurs chambres respectives, avant de se tourner vers leur père. Ce dernier poussa un long soupir et s’accroupit près de lui.
« Tu sais pourquoi je veux te parler ?
– Non, répondit sincèrement le garçon. C’est parce que le Dirigeant était là ? »
Le Général acquiesça avant d’ajouter :
« Sais-tu ce qu’il m’a dit ?
– Non ? J’ai fait quelque chose de mal ?
– Si tu t’amuses à faire peur à Cairn avec tes pouvoirs, alors oui tu fais quelque chose de mal. »
Mygh inclina la tête sur le côté sans comprendre. Utiliser ses illusions pour faire peur à sa cousine éloignée ? Mais pourquoi ferait-il une chose pareille ? C’était idiot !
« Mais je n’ai rien fait, protesta-t-il d’une petite voix.
– Mygh… soupira son père en secouant la tête. On te demande juste de ne pas le refaire, sinon le Dirigeant t’interdira de revoir Cairn.
– Mais je n’ai rien fait ! insista Mygh. C’est pas juste !
– Il n’y a que toi qui es capable de faire apparaître des yeux dans son champ de vision. Ce n’est pas ce que tu m’as dit ? Que tu savais faire ça ? »
Oui bien sûr que Mygh savait faire apparaitre des yeux ! C’était tout ce qu’il parvenait à maintenir comme illusions pour le moment ! Cairn n’était même pas au courant, le garçon voulait s’améliorer encore avant de lui montrer : il espérait l’impressionner.
Et de toute manière, ce n’était même pas vrai. Jamais Mygh n’avait tenté de maintenir ses illusions près de Cairn, justement parce qu’il savait qu’elle pourrait avoir peur. Il n’était pas idiot !
« Mygh, souffla son père. Tu as le droit de t’amuser, d’accord ? Mais ce que tu fais là… ce n’est pas très gentil, ni pour Cairn ni pour toi.
– Mais p’pa je te promets que j’ai rien fait ! Demande à mes copains !
– Alors si tu n’as rien fait, explique-moi pourquoi Cairn voit précisément des yeux de la couleur de ta magie. »
Le visage de Mygh se décomposa. C’était injuste ! Il ne savait pas ce qu’il se passait mais c’était injuste ! Son père ne chercha pas plus loin, lui rappela simplement qu’il était grand et qu’il devait éviter ce genre de choses. Il ne le croyait pas. Mygh était déçu.
Quand il arriva dans sa chambre, le garçon tapa du poing sur son lit. Il ne comprenait pas, non il ne comprenait pas pourquoi on lui reprochait quelque chose qu’il n’avait pas fait ! Il voulait bien avoir déjà fait des bêtises, déchiré des vêtements propres ou cassé le pendentif préféré de sa mère par accident. Mais ça, le truc avec Cairn, c’était pas vrai ! pas vrai du tout !
Dans son incompréhension, une idée saugrenue lui sauta à l’esprit : et si Cairn avait menti ? Mais pourquoi l’aurait-elle fait ? Ça n’avait pas de sens ! Elle avait cinq ans ! Comment saurait-elle que Mygh pouvait spécifiquement faire apparaitre des yeux ? Et pourquoi pile de la couleur de sa magie ?
Le souffle court, Mygh sentit les larmes perler au coin de ses yeux. Essayait-elle de se débarrasser de lui ? Pourquoi ? Il n’était pas bien ? Il avait toujours essayé d’être gentil, de l’inclure dans son groupe de copains et c’était comme ça qu’elle le remerciait ?
Non, il y avait forcément une explication. Il lui demanderait le lendemain. Oui, c’était ça, il irait la voir le lendemain et lui demanderait pourquoi elle avait menti, et si c’était elle qui avait inventé ça. Ce n’était peut-être qu’un malentendu. Quand Cairn ne reparut pas les jours suivants, Mygh comprit qu’elle y était pour quelque chose et qu’elle se cachait.
Son incompréhension se mua en colère.