Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Cairn déposa sa plume dans le petit encrier à sa droite. Prudemment, elle repoussa le parchemin sur lequel elle s’était entraînée à écrire depuis le repas du midi et se leva de sa chaise. Elle récupéra ensuite son support, le prit dans ses petites mains et l’emmena avec elle. Elle avait fini sa leçon ! Tout l’alphabet était écrit en lettres capitales et en lettres minuscules, comme demandé par son père. L’exercice avait été fastidieux et long mais elle y était arrivée ! Vite, vite ! Elle devait lui montrer tout ça !
La petite fille ouvrit la porte de sa chambre et descendit les escaliers avec précaution – combien de fois lui avait-on dit de ne pas les dévaler… ? Il lui était déjà arrivé de rater une marche mais, miraculeusement, elle ne s’était jamais rien cassé. Arrivant dans la pièce de vie, elle aperçut au loin son père sur son bureau, occupé à écrire des lettres pour son travail. Caora était le dirigeant de Haute-Dune, cela lui conférait ainsi le titre de plus haut guerrier de la Cité. Il écrivait sans doute ses ordres pour le Général de l’Armée.
Cairn hésita, sachant très bien qu’il détestait quand on le coupait dans son écriture. Pourtant, il fallait bien qu’elle lui montre ce qu’elle avait fait… non ?
« Père ? »
Le concerné ne broncha pas mais sa main se tendit dans son mouvement. Cairn serra les dents et baissa le regard. Du haut de ses cinq ans, elle savait déjà qu’il était contrarié.
« Cairn, je t’ai déjà dit de ne pas m’interrompre quand je travaille.
– Mais j’ai fini mon alphabet. Tout bien et tout fini comme vous le vouliez ! »
Elle tendit devant elle son parchemin, ses grands yeux argentés fixés sur son paternel. Il allait aimer, n’est-ce pas ? C’était lui qui lui avait demandé de travailler dessus ! Après quelques secondes qui parurent une éternité à la petite fille, il se retourna enfin et posa son regard perçant sur elle. Son visage ne trahit aucune émotion mais sa moustache brune fit un sursaut. Il plissa les yeux et récupéra le parchemin.
« Très bien, tu peux aller. »
Cairn fit une moue déçue. Il avait à peine regardé… ! Elle resta quelques secondes sur place mais il était déjà retourné sur son bureau et était replongé dans ses écrits. Il avait probablement oublié sa présence. Sa plume avait repris sa course sur le papier, imperturbable. La petite fille retint un soupir et prit le chemin de la porte arrière du manoir d’un pas lent et abattu. Quel intérêt de lui donner des devoirs si c’était pour les abandonner sans leur accorder un peu d’attention ?
Elle ouvrit la porte et se retrouva dehors. Ils étaient les seuls dans la Cité à avoir leur propre jardin, les autres habitants n’avaient accès qu’aux rares parcs et champs en dehors des murailles. Cairn sonda les environs de ses yeux gris : était-elle seule ? La réponse était en réalité assez simple. Évidemment qu’elle serait seule ; elle n’avait pas d’amis.
Au fond pourtant, une silhouette se détacha de l’herbe verte et des buissons fleuris. Cairn la reconnut instantanément.
« Mère ! »
Elle courut les quelques mètres la séparant de sa mère et lui sauta au cou. L’étreinte qui lui fut rendue était chaleureuse, digne de l’instinct maternel de Briagha. Elle au moins témoignait de l’affection pour sa fille…
« J’ai écrit tout l’alphabet ! s’enthousiasma-t-elle avant de faire la moue. Mais Père ne l’a pas regardé. Pourquoi ? Il ne regarde jamais les exercices qu’il donne !
– Oh ma petite, répondit sa mère en lui caressant ses longs cheveux brun-olive. Ton père est très occupé, il n’a pas forcément le temps de-
– Pourquoi il donne des exercices alors ?! s’écria Cairn avec véhémence, les joues gonflées. Je veux jouer moi ! »
Une expression attristée passa sur le visage de Briagha, mais cela passa si vite que Cairn ne sut si elle avait rêvé ou non. Pourquoi sa mère serait triste ? Elle n’était pas heureuse à la maison ? Sa mère ne faisant aucun autre commentaire à ce sujet, la petite fille cligna des yeux et reprit un grand sourire. Peu importait ! Elle était avec sa mère et c’était tout ce qui comptait.
Mère et fille passèrent un très agréable moment ; sous un soleil de plomb, la tête seulement couverte d’un foulard, elles s’amusèrent à récupérer des fleurs pour faire de jolis bouquets et en mirent quelques-unes dans leurs longs cheveux. Rapidement, le ciel vira au pourpre ; le crépuscule mit fin à leur activité et elles s’assirent à l’ombre entre les buissons.
« Tu as de très beaux cheveux, la complimenta Briagha en caressant ceux de sa fille.
– Les mêmes que les tiens ! s’enthousiasma la concernée avec un grand sourire où il manquait quelques dents.
– Oui sans doute, répondit sa mère en riant. Ils sont un poil plus foncés tout de même. »
Cairn gonfla les joues à la mention de la couleur de ses cheveux : ils étaient foncés comme ceux de son père, bien que d’une couleur différente. Elle n’aimait pas être comparée à son paternel. La petite fille estimait que s’il ne l’aimait pas plus que ça, alors pourquoi aurait-elle envie d’être comme lui ? Elle aurait préféré avoir des mèches plus claires et rousses, comme celles de sa mère.
Certes, elle avait hérité de ses yeux grisés, de son petit nez pointu et de ses longs cheveux épais, mais elle aurait préféré être totalement pareille ! Elle aurait adoré être comme sa maman, qui était si jolie…
« Madame. »
Cairn sursauta et tourna la tête en même temps que sa mère, qui s’était tendue. Au loin, de l’autre côté du jardin, il y avait quelqu’un. En plissant les yeux, la petite fille grimaça : ce quelqu’un n’était pas tout seul, ils étaient plusieurs ! Apeurée, elle attrapa le haut de sa mère et le serra de toutes ses forces. Qui étaient ces personnes qui étaient dans leur jardin ? Ils n’avaient rien à faire chez eux !
« M’man j’ai peur, » gémit-elle en se blottissant dans ses bras.
Briagha ne répondit pas mais elle se leva à la vue des figures et se mit devant sa fille dans un geste protecteur. Cairn déglutit. Si elle restait avec sa mère, il ne pourrait rien lui arriver, n’est-ce pas ? Cette dernière mit une main sur la tête de sa fille et la caressa pour la rassurer.
« Nous allons devoir vous demander de nous suivre, ajouta l’homme qui avait interpellé Briagha en s’approchant d’elle.
– Qui c’est le monsieur… ? interrogea Cairn d’une petite voix.
– Le Général de l’Armée d’Ile-aux-Dieux, répondit sa mère d’un ton froid. Que me vaut votre visite ? »
Les autres personnes s’avancèrent et Cairn put apercevoir leurs silhouettes dans le crépuscule. Elles étaient toutes encapuchonnées, portant de longues capes beigeâtres. Il était impossible de voir leurs visages. La petite fille grimaça. Elle n’aimait pas ces présences, elles la mettaient très mal à l’aise.
Briagha parut se figer sur place, inquiétant Cairn qui leva ses yeux argentés sur elle. Que se passait-il ?
« Cairn, rentre.
– … pourquoi ? »
La femme se tourna vers son enfant, s’agenouilla pour être à sa hauteur et la regarda droit dans les yeux.
« Maman a des choses à régler mon trésor. Attends-moi à l’intérieur. »
Cairn jeta un coup d’œil suspicieux aux intrus et finit par soupirer avant de s’exécuter. Briagha lui prit la main avant de la laisser partir ; elle détacha son foulard bleu et le lui donna. La fillette s’apprêta à protester mais sa mère l’en empêcha en la poussant vers la maison. Cette fois, Cairn en prit la direction sans être interrompue.
Jetant régulièrement un coup d’œil derrière elle, elle aperçut sa mère lui faire un geste de la main. Mais son visage, lui, était particulièrement triste et, bientôt, il se figea en une grimace haineuse quand Briagha se tourna vers le Général. Alors qu’elle passait la porte du manoir, Cairn croisa son père qui allait dans l’autre sens : il allait sûrement aider sa mère ! Il lui intima d’aller dans sa chambre et de n’en sortir que quand ils en auraient fini. Cairn voulut protester mais le regard que lui lança Caora lui fit si peur qu’elle resta muette et finit par lui obéir.
En grimpant les escaliers menant à sa chambre, elle jeta un dernier regard derrière elle. Elle voulut faire un geste à sa mère mais Briagha ne pouvait pas apercevoir la fillette et était absorbée par sa discussion, visiblement houleuse.
Cairn tourna alors le dos à la scène sans savoir que ce serait la dernière fois qu’elle verrait sa mère.